Mardi 18 septembre 2 18 /09 /Sep 13:52

Benoist Simmat : «Pékin a fait du vin une stratégie de pouvoir»

 
                                                        (Audoin Desforges)

 

Interview Pour ce spécialiste, l’offensive chinoise sur les vignobles français peut être salvatrice.

Le rachat, fin août, du château de Gevrey-Chambertin, en Bourgogne, par un homme d’affaires chinois a suscité un vif émoi. Spécialiste de l’économie du vin et auteur de la Guerre des vins, Benoist Simmat dédramatise.

Faut-il s’alarmer du passage de Gevrey-Chambertin sous pavillon chinois ?

Non, c’est plutôt une bonne nouvelle. Ce magnat de Macao a payé très cher un domaine de qualité moyenne, plus vraiment entretenu. Question de prestige : Gevrey-Chambertin est une marque mondiale, un symbole. Il veut restaurer le château, a engagé un vigneron français pour améliorer le vin. Mais c’est ressenti comme un traumatisme et exploité par le Front national car notre vignoble était toujours resté français.

Depuis peu, les Chinois font massivement leurs emplettes dans le vin…

C’est vrai. Une vingtaine d’opérations de taille moyenne ont eu lieu à Bordeaux depuis la fin 2010. Cela va s’accélérer. Il y aura une grosse transaction fin septembre dans le Bordelais, sans doute un grand cru. Les Chinois vont aussi s’intéresser au Languedoc et aux vins de Loire. Mais là encore, on peut l’interpréter positivement. Le vin, c’est près d’un tiers des exploitations agricoles françaises, il y a chaque jour des domaines en vente et pas assez de repreneurs. Quelques dizaines de rachats par des étrangers tous les ans, ce serait plutôt sain. Bien sûr, si tous les domaines à vendre devenaient chinois, cela poserait problème. Mais le vignoble restera quasi exclusivement français. Ces vingt dernières années, tous les grands noms à vendre ont été repris par les capitaines d’industrie tricolores, les Pinault, Arnault, Bouygues, etc.

Comment sont perçus ces investisseurs venus d’Asie dans le Bordelais ?

Pour l’instant plutôt bien. Les équipes sont restées en place, il y a de nouveaux moyens, des gages de respect mutuel. Prenons le plus gros rachat à ce jour : Château de Viaud, un lalande-de-pomerol acquis début 2011 pour environ 10 millions d’euros par Cofco, le Danone chinois, qui produit une des plus grandes marques chinoises de vin, Great Wall. Quand le dirigeant de Cofco s’est vu remettre les clés du domaine, le vigneron vendeur lui a offert une bouteille de son année de naissance pour témoignage de sa confiance. La vraie question est de savoir où ira le vin. Si 100% des Viaud sont vendues en Chine sous un label différent, par exemple Great Wall, là c’est un problème : un château bordelais disparaîtrait. Or, les besoins du marché chinois, désormais un des plus gros du monde, sont énormes.

Pourquoi les Chinois s’intéressent aux grands vins ?

Ils sont devenus de sincères aficionados, via leur culture du thé, qui est aussi une boisson de dégustation. Et le vin existe en Chine occidentale depuis le IVe siècle. Mais il y a surtout une dimension politique : pour eux, c’est du «soft power». Il y a une dizaine d’années, Pékin a repéré le vin comme étant la boisson de la mondialisation et en a fait un pan de sa stratégie d’acquisition du pouvoir, au même titre que le tourisme, le luxe ou la gastronomie. La Chine veut devenir la première puissance mondiale du vin, en consommation, en production comme en commerce.

Comment s’y emploie-t-elle ?

D’abord en développant son propre vignoble. Y compris au niveau qualitatif. Les Chinois identifient de vrais terroirs, créent de grands domaines, souvent gérés par des Français. Parallèlement, ils ont décidé de faire de Hongkong la plaque tournante du marché mondial des grands vins. C’est déjà chose faite ! Acheter des sources d’approvisionnement direct en France, qu’il s’agisse de châteaux ou de négociants, et sans doute bientôt en Italie et en Californie, n’est qu’une des ramifications de leur stratégie.

Trouvera-t-on bientôt ces vins chinois dans nos rayons ?

La Chine exporte déjà. Cela ne se voit pas en France, où le marché est fermé aux vins étrangers, mais depuis deux ou trois ans, on trouve partout ailleurs les grandes marques génériques de vins chinois comme Dynasty et Great Wall. Dès l’an prochain, nos cavistes proposeront des grands crus chinois, souvent de qualité et développés par des Français. Le groupe LVMH cherche à élaborer un grand vin dans le Yunnan. La famille Rothschild va sortir le duplicata chinois de son lafite en 2015 au Shandong, dans l’Est.

Vous dites dans votre livre la Guerre des vins que le vin est devenu aussi stratégique que le pétrole ou l’or. N’est-ce pas exagéré ?

Le pétrole et l’or n’ont jamais été aussi chers, ils font l’objet d’une spéculation sans précédent. C’est aussi ce qui se passe depuis dix ans pour «l’or rouge». A Londres, un indice boursier indexe les 100 grands crus les plus recherchés. De fin 2008 à fin 2011, en pleine crise, ce «CAC 40» du vin a grimpé de 150%.

Quels sont les autres pays engagés dans cette guerre d’un nouveau genre ?

Ce que réussit la Chine, toutes les nations le tentent. En quinze ans, la «géopolitique» du vin a été chamboulée. Plus de 120 pays en produisent. Dernier en date, l’Ethiopie. Chaque continent a son leader. En Asie, c’est de loin la Chine, mais l’Inde arrive ! En Amérique du Sud, c’est l’Argentine. Au Nord, les Etats-Unis sont devenus le premier marché mondial en 2012.

Et en Europe ?

La France n’a pas perdu la guerre. Au contraire. Il y a cinq ans, on croyait que les armes absolues seraient les marques mondiales, comme Castel, Gallo ou Mondavi. Ou les cépages, type chardonnay ou pinot noir. Or le modèle français, fondé sur le terroir, s’impose à nouveau. Toute la planète s’intéresse à la dégustation, à la discussion autour du vin. Nous avons gagné le plus important : la guerre du goût.

 

 

Source: Trad'Consulting, Par CORALIE SCHAUB www.liberation.fr

 

Benoist Simmat . CV.

Né en 1973, Benoist Simmat est un journaliste spécialisé dans l’économie du vin. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés au
breuvage, dont In Vino Satanas, avec Denis Saverot (Albin Michel, 2008).
Il vient de publier la Guerre des vins, coécrit avec Aymeric Mantoux
(Flammarion) et Champagne! Le DomPérignon code, dessins de
P. Bercovici (12 bis).

Par TRAD'CONSULT0136 - Publié dans : World Wine Web
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