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16 août 2012 4 16 /08 /août /2012 15:28

Le choix d'une vie ou l'art d'être pionnier...

 

 

Nicolas Jolly, proriétaire de la Coulée de Serrant

Nicolas Jolly, propriétaire de la Coulée de Serrant | Samuel Guigues pour "Le Monde"

 

"Si vous passez à côté du concept de vérité du vin, forcément, vous êtes mal !" La phrase est assénée tranquillement, alors qu'on se connaissait depuis deux minutes à peine. Et un instant, effectivement, on s'est senti mal. C'est que la deuxième étape de notre périple provoquait une sorte d'appréhension. Car le propriétaire de la Coulée de Serrant, Nicolas Joly, traîne derrière lui une solide réputation de gourou.

 

Prophète du "vrai" vin pour les uns, original au verbiage ésotérique pour les autres, c'est peu de dire qu'il ne laisse personne indifférent. Or l'auteur de ces lignes doit avouer qu'il est totalement étranger aux mystères de la biodynamie. Ce n'est pas qu'il soit contre, mais à dire vrai, il n'y comprend rien.

 

Rassuré par la présence d'une amie plus avertie en la matière (et nettement moins corsetée par le rationalisme), nous nous sommes quand même jetés à l'eau. Car visiter la Coulée de Serrant, c'est plus que découvrir un vignoble : c'est faire connaissance avec un monde dont la vigne n'est qu'une des composantes.

 

Ici, les questions les plus ordinaires vous attirent d'étranges réponses. Qu'on s'inquiète du temps humide, qui ouvre la voie aux maladies et présage d'un millésime compliqué, on vous rétorque que le temps est excellent pour les foins. Qu'on veuille évoquer le traitement de ces maladies, on vous fait l'éloge des pulvérisations de lait. Qu'on parle tracteurs et matériels agricoles, on vous répond vaches, moutons, ânes, chevaux.

 

 DANS L'AIR DU TEMPS

 

Cette singularité, c'est avant tout celle d'un homme, Nicolas Joly. Un enfant né à Angers, qui, après avoir passé plusieurs années dans une banque américaine, a décidé en 1977 de changer de vie pour s'installer dans le domaine que ses parents avaient racheté quinze ans plus tôt. "Les vignes étaient gérées par un chef de culture, se souvient-il, confortablement assis dans un fauteuil, dans un salon du château. Et moi, j'arrivais des Etats-Unis, je n'y connaissais rien... Un type de la chambre d'agriculture est venu me voir, pour m'expliquer que la méthode moderne, c'était l'emploi du désherbant. Et j'ai suivi ses conseils. En un an, j'ai vu la catastrophe : il n'y avait plus de vie !"

 

Un livre sur la biodynamie, offert par un ami, fera le reste : "Je me suis dit que ce serait ça et rien d'autre." Nicolas Joly entame alors la "conversion" de son domaine. Les années 1980 sont difficiles. "J'étais seul dans mon coin, j'avais peur des maladies, et la plupart de nos voisins se moquaient un peu de nous. Puis j'ai rencontré des figures comme Lalou Bize-Leroy, en Bourgogne. Dans les années 1990, notre démarche a commencé à prendre, on pouvait en parler, mais je manquais de fond. Maintenant je peux transmettre aux jeunes, parce que j'ai le fond..."

 

Le fond ? Parlons-en, justement. Appuyée sur les théories de l'occultiste et philosophe autrichien Rudolf Steiner (1861-1925), fondateur de l'anthroposophie, l'agriculture biodynamique est fondée sur le concept d'"organisme agricole" : un domaine, c'est un tout. Il doit être le plus autonome possible et les intrants (levures, pesticides) doivent être réduits le plus possible.

 

Les maladies et parasites ? Ils sont combattus à l'aide de préparations naturelles également censées permettre aux plantes de puiser au mieux dans les ressources du sol, en harmonie avec les influences des planètes, afin d'exprimer au mieux la "vérité" du lieu. Nicolas Joly a fondé toute sa pratique sur ces théories, et il en défend la supériorité avec panache et conviction, aux quatre coins du monde. Et ça marche. Après avoir fait figure d'illuminé pendant des décennies, désormais, Nicolas Joly est dans l'air du temps.

 

L'ESSENTIEL SE JOUE AILLEURS

 

Se promener dans le domaine est une autre façon, plus concrète, de comprendre la démarche. Ici, même le paysage est différent. On est loin des mers de vignes qu'on retrouve habituellement dans les grands vignobles. Seuls une quinzaine d'hectares, à peu près un quart de la surface du domaine, sont plantés.

La célébrissime Coulée de Serrant, en elle-même, c'est à peine sept hectares plantés sur un sol schisteux par des moines cisterciens en 1130, et cultivés depuis sans discontinuer.

Le chenin blanc s'y déploie tranquillement, dans une certaine luxuriance, sur une pente relativement raide qui domine la Loire. On en tire à peine plus de 20 000 bouteilles par an.

La cave ? On ne s'y attardera pas. A vrai dire, Nicolas Joly regarde avec méfiance les alchimistes de la vinification. Pour lui, l'essentiel se joue ailleurs. C'est sans doute ce qui explique le caractère irrégulier de ses vins, parfois montré par les critiques. "Nicolas Joly prend énormément de risques et dans certains millésimes, ses vins sont un peu fragiles, avec des oxydations précoces", juge Enrico Bernardo, ancien meilleur sommelier du monde.

 

Mais dans une grande année, la Coulée est incomparable de finesse et de rondeur. "En entrée dans notre repas parfait, j'imagine un filet de saint-pierre aux algues avec une garniture consistante, pommes de terre ou racines, qui souligne la persistance du vin. Au niveau aromatique, pourquoi ne pas imaginer, dans une nage, un trait de café ? Cela ajouterait une amertume intéressante... Si je devais servir ce vin seul, je le ferais simplement avec une volaille de Bresse et des morilles."

Curnonsky, qui avait une tendresse particulière pour ce vin de sa région natale, écrivit : "Il semble, à le boire, qu'on se promène sous une allée de tilleuls en fleur, par un somptueux coucher de soleil". Rien que ça.

 

On a goûté les millésimes 2008 et 2009 dans le recueillement, au cours d'une conversation où il fut autant question de la vigne que de méditation et des énergies de la terre ; ils étaient irréprochables.

En particulier le 2009, d'un superbe doré, avec de subtiles nuances de fruits blancs et de fleurs. Et on s'est fait la remarque, en quittant le clos, qu'il n'est pas fréquent de repartir d'un domaine avec une pile de livres sous le bras.

 

Source : Trad'Consulting avec Jérôme Gautheret du Monde www.lemonde.fr

 

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Published by TRAD'CONSULT0136
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